Les Pères fondateurs des Indépendances africaines

Ils étaient jeunes, très jeunes, avec une moyenne d'âge de 30 ans environ. Ils avaient une formation académique des plus basiques. Celle d'instituteur pour le plus grand nombre, ou d'opérateur télégraphiste, et au mieux de médecin africain, avec tout ce que cet adjectif peut comporter de péjoratif à cette époque. Leur expérience politique était des plus sommaires. Et peu d'entre eux brillaient ou s'étaient illustrés par leur nationalisme ou leur opposition à la colonisation. La plupart étaient d'ailleurs considérés comme très proche de l'administration coloniale.
Quelques-uns étaient même carrément opposés à l'idée d'Indépendance pour laquelle se battaient les nationalistes que l'on affublait du nom barbare de maquisards, et que l'on pourchassait systématiquement. Pourtant c'est à eux que la métropole allait confier la destinée de leur territoire au moment de leur accession à la souveraineté internationale. C'est à eux qu'allait échoir au cours de l'année 1960 la lourde tâche de mettre sur pied, dans leur pays, l'administration et de lui donner une orientation. Ce sont eux qui allaient fixer le cap et tracer le destin de l'Afrique moderne.
Logique donc qu'ils aient été souvent présentés comme responsables du naufrage, de l'échec économique, social et politique du continent tout entier. Surtout que leurs choix, pas toujours très judicieux, leurs travers, leur manque d'expérience et quelquefois la personnalité fantasque de certains d'entre eux, ont nourri les fantasmes les plus fous et les clichés les plus délirants.
Il faut reconnaître que l'exemple d'un Idi Amin Dada livrant ses opposants à manger aux crocodiles ou défiant l'armée israélienne avec quelques chars et un hélicoptère, ou celui d'un Bokassa se couronnant Empereur d'un hypothétique Empire, ou encore celui d'un Mobutu alimentant sans gêne et sans limite ses comptes suisses avec les millions de dollars prélevés dans les caisses de l'Etat, ont contribué à nourrir la critique et à installer durablement le cliché du nègre dictateur inapte à la gestion avec une forte propension à la corruption.
En 50 ans, l'histoire de tous ces jeunes dirigeants africains issus des Indépendances s'est finalement résumée à quelques caricatures : corruption, dictature, incompétence, mégalomanie. Conclusion un peu simpliste lorsque l'on connaît la trajectoire de chacun d'entre eux. Pour éviter d'occulter l'histoire de ce demi-siècle de l'Afrique, pour empêcher qu'elle ne connaisse les mêmes révisions, les mêmes travestissements que les siècles précédents, le moment de la commémoration du cinquantenaire des Indépendances nous paraissait idoine pour mieux vous présenter les leaders des Indépendances dans leur diversité. L'ambition de ce premier coffret d'Archives d'Afrique, que nous avons baptisé "Les Pères Fondateurs", est de raconter l'histoire de ces pionniers des Indépendances que beaucoup de jeunes africains et européens n'ont pas connu. De donner à les découvrir en s'appuyant d'abord sur les archives sonores, puis sur les témoignages de leurs proches, de leurs collaborateurs et des acteurs encore vivants de leur époque.

 Alain Foka